mardi 11 juillet 2006
Nota : N’étant pas tout à fait en accord avec la traduction de la chanson, j’ai ajouté la version d’origine en parallèle à la version traduite -
I
Le propriétaire de la Ferme du Manoir, Mr. Jones, avait poussé le verrou des poulaillers, mais il était bien trop saoul pour s’être rappelé de abattre les trappes. S’éclairant de gauche et de droite avec sa lanterne, c’est en titubant qu’il traversa la cour. Il entreprit de se déchausser, donnant du pied contre la porte de la cuisine, tira au tonneau un dernier verre de bière et se hissa dans le lit où était Mrs Jones déjà en train de ronfler.
Dès que fut éteinte la lumière de la chambre, ce fut à travers les bâtiments de la ferme un bruissement d’ailes et bientôt tout un remueménage. Dans la journée, la rumeur s’était répandue que Sage l’Ancien avait été visité, au cours de la nuit précédente, par un rêve étrange dont il désirait entretenir les autres animaux. Sage l’Ancien était un cochon qui, en son jeune temps, avait été proclamé lauréat de sa catégorie - il avait concouru sous le nom de Beauté de Willingdon, mais pour tout le monde il était Sage l’Ancien. Il avait été convenu que tous les animaux se retrouveraient dans la grange dès que Mr. Jones se serait éclipsé. Et Sage l’Ancien était si profondément vénéré que chacun était prêt à prendre sur son sommeil pour savoir ce qu’il avait à dire.
Lui-même avait déjà pris place à l’une des extrémités de la grange, sur une sorte d’estrade (cette estrade était son lit de paille éclairé par une lanterne suspendue à une poutre). Il avait douze ans, et avec l’âge avait pris de l’embonpoint, mais il en imposait encore, et on lui trouvait un air raisonnable, bienveillant même, malgré ses canines intactes. Bientôt les autres animaux se présentèrent, et ils se mirent à l’aise, chacun suivant les lois de son espèce. Ce furent :’ d’abord le chien Filou et les deux chiennes qui se nommaient Fleur et Constance, et ensuite les cochons qui se vautrèrent sur la paille, face à l’estrade. Les poules allèrent se percher sur des appuis de fenêtres et les pigeons sur les chevrons du toit. Vaches et moutons se placèrent derrière les cochons, et là se prirent à ruminer. Puis deux chevaux de trait, Malabar et Douce, firent leur entrée. Ils avancèrent à petits pas précautionneux, posant avec délicatesse leurs nobles sabots sur la paille, de peur qu’une petite bête ou l’autre s’y fût tapie. Douce était une superbe matrone entre deux âges qui, depuis la naissance de son quatrième poulain, n’avait plus retrouvé la silhouette de son jeune temps. Quant à Malabar : une énorme bête, forte comme n’importe quels deux chevaux. Une longue raie blanche lui tombait jusqu’aux naseaux, ce qui lui donnait un air un peu bêta ; et, de fait, Malabar n’était pas génial. Néanmoins, chacun le respectait parce qu’on pouvait compter sur lui et qu’il abattait une besogne fantastique. Vinrent encore Edmée, la chèvre blanche, et Benjamin, l’âne. Benjamin était le plus vieil animal de la ferme et le plus acariâtre. Peu expansif, quand il s’exprimait c’était en général par boutades cyniques. Il déclarait, par exemple, que Dieu lui avait bien donné une queue pour chasser les mouches, mais qu’il aurait beaucoup préféré n’avoir ni queue ni mouches. De tous les animaux de la ferme, il était le seul à ne jamais rire. Quand on lui demandait pourquoi, il disait qu’il n’y a pas de quoi rire. Pourtant, sans vouloir en convenir, il était l’ami dévoué de Malabar. Ces deux-là passaient d’habitude le dimanche ensemble, dans le petit enclos derrière le verger, et sans un mot broutaient de compagnie.
A peine les deux chevaux s’étaient-ils étendus sur la paille qu’une couvée de canetons, ayant perdu leur mère, firent irruption dans la grange, et tous ils piaillaient de leur petite voix et s’égaillaient çà et là, en quête du bon endroit où personne ne leur marcherait dessus. Douce leur fit un rempart de sa grande jambe, ils s’y blottirent et s’endormirent bientôt. A la dernière minute, une autre jument, répondant au nom de Lubie (la jolie follette blanche que Mr. Jones attelle à son cabriolet) se glissa à l’intérieur de la grange en mâchonnant un sucre. Elle se plaça sur le devant et fit des mines avec sa crinière blanche enrubannée de rouge. Enfin ce fut la chatte. A sa façon habituelle, elle jeta sur l’assemblée un regard circulaire, guignant la bonne place chaude. Pour finir, elle se coula entre Douce et Malabar. Sur quoi elle ronronna de contentement, et du discours de Sage l’Ancien n’entendit pas un traître mot.
Tous les animaux étaient maintenant au rendez-vous - sauf Moïse, un corbeau apprivoisé qui sommeillait sur un perchoir, près de la porte de derrière - et les voyant à l’aise et bien attentifs, Sage l’Ancien se râcla la gorge puis commença en ces termes :
« Camarades, vous avez déjà entendu parler du rêve étrange qui m’est venu la nuit dernière. Mais j’y reviendrai tout à l’heure J’ai d’abord quelque chose d’autre à vous dire. Je ne compte pas, camarades, passer encore de longs mois parmi vous Mais avant de mourir je voudrais m’acquitter d’un devoir, car je désire vous faire profiter de la sagesse qu’il m’a été donné d’acquérir. Au cours de ma longue existence, j’ai eu, dans le calme de la porcherie, tout loisir de méditer. Je crois être en mesure de l’affirmer : j’ai, sur la nature de la vie en ce monde, autant de lumières que tout autre animal. C’est de quoi je désire vous parler.
Quelle est donc, camarades, la nature de notre existence ? Regardons les choses en face nous avons une vie de labeur, une vie de misère, une vie trop brève. Une fois au monde, il nous est tout juste donné de quoi survivre, et ceux d’entre nous qui ont la force voulue sont astreints au travail jusqu’à ce qu’ils rendent l’âme. Et dans l’instant que nous cessons d’être utiles, voici qu’on nous égorge avec une cruauté inqualifiable. Passée notre première année sur cette terre, il n’y a pas un seul animal qui entrevoie ce que signifient des mots comme loisir ou bonheur. Et quand le malheur l’accable, ou la servitude, pas un animal qui soit libre. Telle est la simple vérité.
Et doit-il en être tout uniment ainsi par un décret de la nature ? Notre pays est-il donc si pauvre qu’il ne puisse procurer à ceux qui l’habitent une vie digne et décente ? Non, camarades, mille fois non ! Fertile est le sol de l’Angleterre et propice son climat. Il est possible de nourrir dans l’abondance un nombre d’animaux bien plus considérable que ceux qui vivent ici. Cette ferme à elle seule pourra pourvoir aux besoins d’une douzaine de chevaux, d’une vingtaine de vaches, de centaine de moutons - tous vivant dans l’aisance un vie honorable. Le hic, c’est que nous avons I plus grand mal à imaginer chose pareille. Mai puisque telle est la triste réalité, pourquoi en sommes-nous toujours à végéter dans un état pitoyable ? Parce que tout le produit de notre travail, ou presque, est volé par les humain ; Camarades, là se trouve la réponse à nos problèmes. Tout tient en un mot : l’Homme Car l’Homme est notre seul véritable ennemi Qu’on le supprime, et voici extirpée la racine du mal. Plus à trimer sans relâche ! Plus de meurt-la-faim !
L’Homme est la seule créature qui consomme sans produire. Il ne donne pas de lait, il ne pond pas d’oeufs, il est trop débile pour pousser la charrue, bien trop lent pouf attraper un lapin. Pourtant le voici le suzerain de tous les animaux. Il distribue les tâche : entre eux, mais ne leur donne en retour que 1h maigre pitance qui les maintient en vie. Puis i ; garde pour lui le surplus. Qui laboure le sol : Nous ! Qui le féconde ? Notre fumier ! Et pourtant pas un parmi nous qui n’ait que sa peau pour tout bien. Vous, les vaches là devant moi, combien de centaines d’hectolitres de lait n’avez-vous pas produit l’année dernière ? Et qu’est-il advenu de ce lait qui vous aurait permis d’élever vos petits, de leur donner force et vigueur ? De chaque goutte l’ennemi s’est délecté et rassasié. Et vous les poules, combien d’oeufs n’avez-vous pas pondus cette année-ci ? Et combien de ces neufs avez-vous couvés ? Tous les autres ont été vendus au marché, pour enrichir Jones et ses gens ! Et toi, Douce, où sont les quatre poulains que tu as portés, qui auraient été la consolation de tes vieux jours ? Chacun d’eux fut vendu à l’âge d’un an, et plus jamais tu ne les reverras ! En échange de tes quatre maternités et du travail aux champs, que t’a-t-on donné ? De strictes rations de foin plus un box dans l’étable !
Et même nos vies misérables s’éteignent avant le terme. Quant à moi, je n’ai pas de hargne, étant de ceux qui ont eu de la chance. Me voici dans ma treizième année, j’ai eu plus de quatre cents enfants. Telle est la vie normale chez les cochons, mais à la fin aucun animal n’échappe au couteau infâme. Vous autres, jeunes porcelets assis là et qui m’écoutez, dans les douze mois chacun de vous, sur le point d’être exécuté, hurlera d’atroce souffrance. Et à cette horreur et à cette fin, nous sommes tous astreints - vaches et cochons, moutons et poules, et personne n’est exempté. Les chevaux eux-mêmes et les chiens n’ont pas un sort plus enviable Toi, Malabar, le jour où tes muscles fameux n’auront plus leur force ni leur emploi, Jones te vendra à l’équarrisseur, et l’équarrisseur te tranchera la gorge ; il fera bouillir tes restes à petit feu, et il en nourrira la meute de ses chiens. Quant aux chiens eux-mêmes, une fois édentés et hors d’âge, Jones leur passe une grosse pierre au cou et les noie dans l’étang le plus proche
Camarades, est-ce que ce n’est pas clair comme de l’eau de roche ? Tous les maux de notre vie sont dus à l’Homme, notre tyran. Débarrassons-nous de l’Homme, et nôtre sera le produit de notre travail. C’est presque du jour au lendemain que nous pourrions devenir libres et riches. A cette fin, que faut-il ? Eh bien, travailler de jour et de nuit, corps et âme, à renverser la race des hommes. C’est là mon message, camarades. Soulevons-nous ! Quand aura lieu le soulèvement, cela je l’ignore : dans une semaine peut-être ou dans un siècle. Mais, aussi vrai que sous moi je sens de la paille, tôt ou tard justice sera faite. Ne perdez pas de vue l’objectif, camarades, dans le temps compté qui vous reste à vivre. Mais avant tout, faites part de mes convictions à ceux qui viendront après vous, afin que les générations à venir mènent la lutte jusqu’à la victoire finale.
Et souvenez-vous-en, camarades : votre résolution ne doit lamais se relâcher. Nul argument ne vous fera prendre des vessies pour des lanternes. Ne prêtez pas l’oreille à ceux selon qui l’Homme et les animaux ont des intérêts communs, à croire vraiment que de la prospérité de l’un dépend celle des autres ? Ce ne sont que des mensonges. L’Homme ne connaît pas d’autres intérêts que les siens. Que donc prévalent, entre les animaux, au fil de la lutte, l’unité parfaite et la camaraderie sans faille. Tous les hommes sont des ennemis. Les animaux entre eux sont tous camarades. »
A ce moment-là ce fut un vacarme terrifiant. Alors que Sage l’Ancien terminait sa péroraison révolutionnaire, on vit quatre rats imposants, à l’improviste surgis de leurs trous et se tenant assis, à l’écoute. Les chiens les ayant aperçus, ces rats ne durent le salut qu’à une prompte retraite vers leur tanière. Alors Sage l’Ancien leva une patte auguste pour réclamer le silence.
« Camarades, dit-il, il y a une question à trancher. Devons-nous regarder les créatures sauvages, telles que rats et lièvres, comme des alliées ou comme des ennemies ? Je vous propose d’en décider. Que les présents se prononcent sur la motion suivante - Les rats sont-ils nos camarades ? »
Derechef on vota, et à une écrasante majorité il fut décidé que les rats seraient regardés en camarades. Quatre voix seulement furent d’un avis contraire : les trois chiens et la chatte (on le découvrit plus tard, celle-ci avait voté pour et contre). Sage l’Ancien reprit :
« J’ai peu à ajouter. Je m’en tiendrai à redire que vous avez à montrer en toutes circonstances votre hostilité envers l’Homme et ses façons de faire. L’ennemi est tout deuxpattes, l’ami tout quatrepattes ou tout volatile. Ne perdez pas de vue non plus que la lutte elle-même ne doit pas nous changer à la ressemblance de l’ennemi. Même après l’avoir vaincu, gardonsnous de ses vices. Jamais animal n’habitera une maison, ne dormira dans un lit, ne portera de vêtements, ne touchera à l’alcool ou au tabac, ni à l’argent, ni ne fera négoce. Toutes les moeurs de l’Homme sont de mauvaises moeurs. Mais surtout, jamais un animal n’en tyrannisera un autre. Quand tous sont frères, peu importe le fort ou le faible, l’esprit profond ou simplet. Nul animal jamais ne tuera un autre animal. Tous les animaux sont égaux.
Maintenant, camarades, je vais vous dire mon rêve de la nuit dernière. Je ne m’attarderai pas à le décrire vraiment. La terre m’est apparue telle qu’une fois délivrée de l’Homme, et cela m’a fait me ressouvenir d’une chose enfouie au fin fond de la mémoire. Il y a belle lurette, j’étais encore cochon de lait, ma mère et les autres truies chantaient souvent une chanson dont elles ne savaient que l’air et les trois premiers mots. Or, dans mon rêve de la nuit dernière, cette chanson m’est revenue avec toutes les paroles - des paroles, j’en suis sûr, que jadis ont dû chanter les animaux, avant qu’elles se perdent dans la nuit des temps. Mais maintenant, camarades, je vais la chanter pour vous. Je suis d’un âge avancé, certes, et ma voix est rauque, mais quand vous aurez saisi l’air, vous vous y retrouverez mieux que moi. Le titre, c’est Bêtes d’Angleterre. »
Sage l’Ancien se râcla la gorge et se mit à chanter. Sa voix était rauque, ainsi qu’il avait dit, mais il se tira bien d’affaire. L’air tenait d’Amour toujours et de La Cucaracha, et on en peut dire qu’il était plein de feu et d’entrain. Voici les paroles de la chanson :Bêtes d’Angleterre et d’Irlande, Beasts of England, beasts of Ireland,
Animaux de tous les pays, Beasts of every land and clime,
Prêtez l’oreille à l’espérance Hearken to my joyful tiding,
Un âge d’or vous est promis. Of the golden future time.L’homme tyran exproprié, Soon or late the day is coming,
Nos champs connaîtront l’abondance, Tyrant Man shall be o’erthrown,
De nous seuls ils seront foulés, And the fruitful fields of England
Le jour vient de la délivrance. Shall be trod by beasts alone.Plus d’anneaux qui pendent au nez, Rings shall vanish from our noses,
Plus de harnais sur nos échines, And the harness from our back,
Les fouets cruels sont retombés Bit and spur shall rust forever,
Éperons et morts sont en ruine. Cruel whips no more shall crack.Des fortunes mieux qu’en nos rêves, Riches more than mind can picture,
D’orge et de blé, de foin, oui da, Wheat and harley, oats and hay,
De trèfle, de pois et de raves Clover, beans, and mangel-wurzels
Seront à vous de ce jour-là. Shall be ours upon that dayO comme brillent tous nos champs, Bright will shine te fields of England,
Comme est plus pure l’eau d’ici, Purer shall its waters be,
Plus doux aussi souffle le vent Sweeter yet shall blow its breezes
Du jour que l’on est affranchi. On the day that sets us free.Vaches, chevaux, oies et dindons, For that day we all must labour,
Bien que l’on meurre avant le temps, Though we die before it break ;
Ce jour-là préparez-le donc, Cows and horses, geese and turkeys
Tout être libre absolument. All must toil for freedom’s sake.Bêtes d’Angleterre et d’Irlande, Beasts of England, bearts of Ireland,
Animaux de tous les pays, Beats of every land and clime,
Prêtez l’oreille à l’espérance Hearken well and spread my tiding
Un âge d’or vous est promis. Of the golden future time.D’avoir chanté un chant pareil suscita chez les animaux l’émotion, la fièvre et la frénésie. Sage l’Ancien n’avait pas entonné le dernier couplet que tous s’étaient mis à l’unisson Même les plus bouchés des animaux avaient attrapé l’air et jusqu’à des bribes de paroles. Les plus délurés, tels que cochons et chiens, apprirent le tout par coeur en quelques minutes. Et, après quelques répétitions improvisées, la ferme entière retentit d’accents martiaux, qui étaient beuglements des vaches, aboiements des chiens, bêlements des moutons, hennissements des chevaux, couac-couac des canards. Bêtes d’Angleterre, animaux de tous les pays : c’est ce qu’ils chantaient en choeur à leurs différentes façons, et d’un tel enthousiasme qu’ils s’y reprirent cinq fois de suite et d’un bout à l’autre. Si rien n’était venu arrêter leur élan, ils se seraient exercés toute la nuit.
Malheureusement, Mr. Jones, réveillé par le tapage, sauta en bas du lit, persuadé qu’un renard avait fait irruption dans la cour. Il se saisit de la carabine, qu’il gardait toujours dans un coin de la chambre à coucher, et dans les ténèbres déchargea une solide volée de plomb. Celle-ci se longea dans le mur de la grange, de sorte que la réunion des animaux prit fin dans la confusion. Chacun regagna son habitat en grande hâte : les quatrepattes leurs lits de paille, les volatiles leurs perchoirs. L’instant d’après, toutes les créatures de la ferme sombraient dans le sommeil.
II
Trois nuits plus tard, Sage l’Ancien s’éteignait paisiblement dans son sommeil Son corps fut enterré en bas du verger.
On était au début mars. Pendant les trois mois qui suivirent, ce fut une intense activité clandestine. Le discours de Sage l’Ancien avait éveillé chez les esprits les plus ouverts des perspectives d’une nouveauté bouleversante. Les animaux ne savaient pas quand aurait lieu le soulèvement annoncé par le prophète, et n’avaient pas lieu de croire que ce serait de leur vivant, mais ils voyaient bien leur devoir d’en jeter les bases. La double tâche d’instruire et d’organiser échut bien normalement aux cochons, qu’en général on regardait comme l’espèce la plus intelligente. Et, entre les cochons, les plus éminents étaient Boule de Neige et Napoléon, deux jeunes verrats que Mr. Jones élevait pour en tirer bon prix. Napoléon était un grand et imposant Berkshire, le seul de la ferme. Avare de paroles, il avait la réputation de savoir ce qu’il voulait. Boule de Neige, plus vif, d’esprit plus délié et plus inventif, passait pour avoir moins de caractère. Tous les autres cochons de la ferme étaient à l’engrais. Le plus connu d’entre eux, Brille-Babil, un goret bien en chair et de petite taille, forçait l’attention par sa voix perçante et son oeil malin. On remarquait aussi ses joues rebondies et la grande vivacité de ses mouvements. Brille-Babil, enfin, était un causeur éblouissant qui, dans les débats épineux, sautillait sur place et battait l’air de la queue. Cet art exerçait son plein effet au cours de discussion. On s’accordait à dire que Brille-Babil pourrait bien vous faire prendre des vessies pour des lanternes.
A partir des enseignements de Sage l’Ancien, tous trois - Napoléon, Boule de Neige et Brille-Babil - avaient élaboré un système philosophique sans faille qu’ils appelaient l’Animalisme. Plusieurs nuits chaque semaine, une fois Mr. Jones endormi, ils tenaient des réunions secrètes dans la grange afin d’exposer aux autres les principes de l’Animalisme. Dans les débuts, ils se heurtèrent à une apathie et à une bêtise des plus crasses Certains animaux invoquaient le devoir d’être fidèle à Mr. Jones, qu’ils disaient être leur maître, ou bien ils faisaient des remarques simplistes, disant, par exemple : « C’est Mr. Jones qui nous nourrit, sans lui nous dépéririons », ou bien : « Pourquoi s’en faire pour ce qui arrivera quand nous n’y serons plus ? », ou bien encore : « Si le soulèvement doit se produire de toute façon, qu’on s’en mêle ou pas c’est tout un » -, de sorte que les cochons avaient le plus grand mal à leur montrer que ces façons de voir étaient contraires à l’esprit de l’Animalisme. Les questions les plus stupides étaient encore celles de Lubie, la jument blanche. Elle commença par demander à Boule de Neige :
« Après le soulèvement, est-ce qu’il y aura toujours du sucre ?
Non, lui répondit Boule de Neige, d’un ton sans réplique. Dans cette ferme, nous n’avons pas les moyens de fabriquer du sucre. De toute façon, le sucre est du superflu. Tu auras tout le foin et toute l’avoine que tu voudras.
Et est-ce que j’aurai la permission de porter des rubans dans ma crinière ?
Camarade, repartit Boule de Neige, ces rubans qui te tiennent tant à coeur sont l’emblème de ton esclavage. Tu ne peux pas te mettre en tête que la liberté a plus de prix que ces colifichets ? »
Lubie acquiesça sans paraître bien convaincue.
Les cochons eurent encore plus de mal à réfuter les mensonges colportés par Moïse, le corbeau apprivoisé, qui était le chouchou de Mr. Jones. Moïse, un rapporteur, et même un véritable espion, avait la langue bien pendue. A l’en croire, il existait un pays mystérieux, dit Montagne de Sucrecandi, où tous les animaux vivaient après la mort. D’après Moïse, la Montagne de Sucrecandi se trouvait au ciel, un peu au-delà des nuages. C’était tous les jours dimanche, dans ce séjour. Le trèfle y poussait à longueur d’année, le sucre en morceaux abondait aux haies des champs. Les animaux haïssaient Moïse à cause de ses sornettes et parce qu’il n’avait pas à trimer comme eux, mais malgré tout certains se prirent à croire à l’existence de cette Montagne de Sucrecandi et les cochons eurent beaucoup de mal à les en dissuader.
Ceux-ci avaient pour plus fidèles disciples les deux chevaux de trait, Malabar et Douce. Tous deux éprouvaient grande difficulté à se faire une opinion par eux-mêmes, mais, une fois les cochons devenus leurs maîtres à penser, ils assimilèrent tout l’enseignement, et le transmirent aux autres animaux avec des arguments d’une honnête simplicité. Ils ne manquaient pas une seule des réunions clandestines de la grange, et là entraînaient les autres à chanter Bêtes d’Angleterre. Sur cet hymne les réunions prenaient toujours fin.
Or il advint que le soulèvement s’accomplit bien plus tôt et bien plus facilement que personne ne s’y attendait. Au long des années, Mr. Jones, quoique dur avec les animaux, s’était montré à la hauteur de sa tâche, mais depuis quelque temps il était entré dans une période funeste. Il avait perdu coeur à l’ouvrage après un procès où il avait laissé des plumes, et s’était mis à boire plus que de raison. Il passait des journées entières dans le fauteuil de la cuisine à lire le journal, un verre de bière à portée de la main dans lequel de temps à autre il trempait pour Moïse des miettes de pain d’oiseau. Ses ouvriers agricoles étaient des filous et des fainéants, les champs étaient envahis par les mauvaises herbes, les haies restaient à l’abandon, les toits des bâtiments menaçaient ruine, les animaux euxmêmes n’avaient plus leur suffisance de nourriture.
Vint le mois de juin, et bientôt la fenaison. La veille de la Saint-Jean, qui tombait un samedi, Mr. Jones se rendit à Willingdon. Là, il se saoula si bien à la taverne du Lion-Rouge qu’il ne rentra chez lui que le lendemain dimanche, en fin de matinée. Ses ouvriers avaient trait les vaches de bonne heure, puis s’en étaient allés tirer les lapins, sans souci de donner aux animaux leur nourriture. A son retour, Mr. Jones s’affala sur le canapé et la salle à manger et s’endormit, un hebdomadaire à sensation sur le visage, et quand vint le soir les bêtes n’avaient toujours rien eu à manger. A la fin, elles ne purent y tenir plus longtemps. Alors l’une des vaches enfonça ses cornes dans la porte de la resserre et bientôt toutes tes bêtes se mirent à fourrager dans ;es huches et les boîtes à ordures. A ce moment. Jones se réveilla. L’instant d’après, il se précipita dans la remise avec ses quatre ouvriers, chacun le fouet à la main. Et tout de suite une volée de coups s’abattit de tous côtés. C’était plus que n’en pouvaient souffrir des affamés. D’un commun accord et sans s’être concertés, les meurt-la-faim se jetèrent sur leurs bourreaux. Et voici les cinq hommes en butte aux ruades et coups de corne, changés en souffre-douleur. Une situation inextricable. Car de leur vie leurs maîtres n’avaient vu les animaux se conduire pareillement. Ceux qui avaient coutume de les maltraiter, de les rosser à qui mieux mieux, voilà qu’ils’ avaient peur. Devant le soulèvement, les hommes perdirent la tête, et bientôt, renonçant au combat, prirent leurs jambes à leur cou. En pleine déroute, ils filèrent par le chemin de terre qui mène à la route, les animaux triomphants à leurs trousses.
De la fenêtre de la chambre, Mrs. Jones, voyant ce qu’il en était, jeta précipitamment quelques affaires dans un sac et se faufila hors de la ferme, ni vu ni connu. Moïse bondit de son perchoir, battit des ailes et la suivit en croassant à plein gosier. Entre-temps, toujours pourchassant les cinq hommes, et les voyant fuir sur la route, les animaux avaient claqué derrière eux la clôture aux cinq barreaux. Ainsi, et presque avant qu’ils s’en soient rendu compte, le soulèvement s’était accompli : Jones expulsé, la Ferme du Manoir était à eux.
Quelques minutes durant, ils eurent peine à croire à leur bonne fortune. Leur première réaction fut de se lancer au galop tout autour de la propriété, comme pour s’assurer qu’aucun humain ne s’y cachait plus. Ensuite, le cortège repartit grand train vers les dépendances de la ferme pour effacer les derniers vestiges d’un régime haï. Les animaux enfoncèrent la porte de la sellerie qui se trouvait à l’extrémité des écuries, puis précipitèrent dans- le puits mors, nasières et laisses, et ces couteaux meurtriers dont Jones et ses acolytes s’étaient servis pour châtrer cochons et agnelets. Rênes, licous, œillères, muselières humiliantes furent jetés au tas d’ordures qui brûlaient dans la cour. Ainsi des fouets, et, voyant les fouets flamber, les animaux, joyeusement, se prirent à gambader., Boule de Neige livra aussi aux flammes ces rubans dont on pare la crinière_ et la queue des chevaux les jours de marché.
« Les rubans, déclara-t-il, sont assimilés aux habits. Et ceux-ci montrent la marque de l’homme. Tous les animaux doivent aller nus. »
Entendant ces paroles, Malabar s’en fut chercher le petit galurin de paille qu’il portait l’été pour se protéger des mouches, et le flanqua au feu, avec le reste.
Bientôt les animaux eurent détruit tout ce qui pouvait leur rappeler Mr. Jones. Alors Napoléon les ramena à la resserre, et il distribua à chacun double picotin de blé, plus deux biscuits par chien. - Et ensuite les animaux chantèrent Bêtes d’Angleterre, du commencement à la fin, sept fois de suite. Après quoi, s’étant bien installés pour la nuit, ils dormirent comme jamais encore.
Mais ils se réveillèrent à l’aube, comme d’habitude. Et, se ressouvenant soudain de leur gloire nouvelle, c’est au galop que tous coururent : aux, pâturages. Puis ils filèrent vers le monticule d’où l’on a vue sur presque toute la ferme. Une fois au sommet, ils découvrirent leur domaine dans la ; claire lumière du matin. Oui, il était bien à eux désormais. tout ce qu’ils avaient sous les yeux leur appartenait. A cette pensée, ils exultaient, ils bondissaient et caracolaient,, ils se roulaient dans la rosée et broutaient l’herbe douce de l’été. Et, à coups de sabot,- ils arrachaient des mottes de terre, pour mieux renifler l’humus bien odorant. Puis ils firent l’inspection de la ferme, et, muets d’admiration, embrassèrent tout du regard les labours, les foins, le verger, l’étang, le boqueteau. C’était comme si, de tout le domaine, ils n’avaient rien vu encore, et même alors ils pouvaient à peine croire que tout cela était leur propriété.
Alors ils regagnèrent en file indienne les bâtiments de la ferme, et devant le seuil de la maison firent halte en silence. Oh, certes, elle aussi leur appartenait, mais, intimidés, ils avaient peur d’y pénétrer. Un instant plus tard, cependant, Napoléon et Boule de Neige forcèrent la porte de l’épaule, et les animaux les suivirent, un par un, à pas précautionneux, par peur de déranger. Et maintenant ils vont de pièce en pièce sur la pointe des pieds, c’est à peine s’ils osent chuchoter, et ils sont pris de stupeur devant un luxe incroyable : lits matelassés de plume, miroirs, divan en crin de cheval, moquette de Bruxelles, estampe de la reine Victoria au-dessus de la cheminée.
Quand ils redescendirent l’escalier. Lubie n’était plus là. Revenant sur leurs pas, les autres s’aperçurent qu’elle était restée dans la grande- chambre à coucher. Elle s’était emparée d’un morceau de ruban bleu sur la coiffeuse de Mr. Jones et s’admirait dans la glace en le tenant contre son épaule, et tout le temps avec des poses ridicules. Les autres la rabrouèrent vertement et se retirèrent. Ils décrochèrent des jambons qui pendaient dans la cuisine afin de les enterrer, et d’un bon coup de sabot de Malabar creva le baril de bière de l’office. Autrement, tout fut laissé indemne. Une motion fut même votée à l’unanimité, selon laquelle l’habitation serait transformée en musée. Les animaux tombèrent d’accord que jamais aucun d’eux ne s’y installerait.
Ils prirent le petit déjeuner, puis Boule de Neige et Napoléon les réunirent en séance plénière.
« Camarades, dit Boule de Neige, il est six heures et demie, et nous avons une longue journée devant nous. Nous allons faire les foins sans plus attendre, mais il y a une question dont nous avons à décider tout d’abord. »
Les cochons révélèrent qu’ils avaient appris à lire et à écrire, au cours des trois derniers mois, dans un vieil abécédaire des enfants Jones (ceux-ci l’avaient jeté sur un tas d’ordures, et c’est là que les cochons l’avaient récupéré). Ensuite, Napoléon demanda qu’on lui amène des pots de peinture blanche et noire, et il entraîna les animaux jusqu’à la clôture aux cinq barreaux. Là, Boule de Neige (car c’était lui le plus doué pour’ écrire) fixa un pinceau à sa patte et passa sur le barreau supérieur une couche de peinture qui recouvrit les mots Ferme du Manoir. Puis à la place il calligraphia Ferme des Animaux. Car dorénavant tel serait le nom de l’exploitation agricole. Cette opération terminée, tout le monde regagna les dépendances. Napoléon et Boule de Neige firent alors venir une échelle qu’on dressa contre le mur de la grange. Ils expliquèrent qu’au terme de leurs trois mois d’études les cochons étaient parvenus à réduire les principes ; de l’Animalisme à Sept Commandements. Le moment était venu d’inscrire les Sept Commandements sur le mur. Ils constitueraient la loi imprescriptible de la vie de tous sur le territoire de la Ferme des Animaux.. Non sans quelque mal (vu que, pour un cochon, se tenir en équilibre sur une échelle n’est pas commode), Boule de Neige escalada les barreaux et se mit au travail ; Brille-Babil, quelques degrés plus bas, lui tendait le pot de peinture. Et c’est de la sorte que furent promulgués les Sept Commandements, en gros caractères blancs,, sur le mur goudronné. On pouvait les lire à trente mètres de là. Voici leur énoncé :1. Tout deuxpattes est un ennemi.
2. Tout quatrepattes ou tout volatile, un ami.
3. Nul animal ne portera de vêtements.
4. Nul animal ne dormira dans un lit.
5. Nul animal ne boira d’alcool.
6. Nul animal ne tuera un autre an mal.
7. Tous les animaux sont égaux.C’était tout à fait bien calligraphié, si ce n’est que volatile était devenu vole-t-il, et aussi à un s près, formé à l’envers. Boule de Neige donna lecture des Sept Commandements, à l’usage des animaux qui n’avaient pas appris à lire. Et tous donnèrent leur assentiment d’un signe de tête, et les esprits les plus éveillés commencèrent aussitôt à apprendre les Sept Commandements par coeur.
« Et maintenant, camarades, aux foins ! s’écria Boule de Neige. Il y va de notre honneur d’engranger la récolte plus vite que ne le feraient Jones et ses acolytes. »
Mais à cet instant les trois vaches, qui avaient paru mal à l’aise depuis un certain temps, gémirent de façon lamentable. Il y avait vingt-quatre heures qu’elles n’avaient pas été traites, leurs pis étaient sur le point d’éclater. Après brève réflexion, les cochons firent venir des seaux et se mirent à la besogne. Ils s’en tirèrent assez bien, car les pieds des cochons convenaient à cette tâche. Bientôt furent remplis cinq seaux de lait crémeux et mousseux que maints animaux lorgnaient avec l’intérêt le plus vif. L’un d’eux dit
« Qu’est-ce qu’on va faire avec tout ce lait ?
Et l’une des poules :
Quelquefois, Jones en ajoutait à la pâtée.
Napoléon se planta devant les seaux et s’écria :
Ne vous en faites pas pour le lait, camarades ! On va s’en occuper. La récolte, c’est ce qui compte. Boule de Neige va vous montrer le chemin. Moi, je serai sur place dans quelques minutes. En avant, camarades ! Le foin vous attend. »
Aussi les animaux gagnèrent les champs et ils commencèrent la fenaison, mais quand au soir ils s’en retournèrent ils s’aperçurent que le lait n’était plus là.III
Comme ils trimèrent et prirent de la peine pour rentrer le foin ! Mais leurs efforts furent récompensés car la récolte fut plus abondante encore qu’ils ne l’auraient cru.
A certains moments la besogne était tout à fait pénible. Les instruments agraires avaient été inventés pour les hommes et non pour les animaux, et ceux-ci en subissaient les conséquences. Ainsi, aucun animal ne pouvait se servir du moindre outil qui l’obligeât à se tenir debout sur ses pattes de derrière. Néanmoins, les cochons étaient si malins qu’ils trouvèrent le moyen de tourner chaque difficulté. Quant aux chevaux, ils connaissaient chaque pouce du terrain, et s’y entendaient à faucher et à râteler mieux que Jones et ses gens leur vie durant. Les cochons, à vrai dire, ne travaillaient pas : ils distribuaient le travail et veillaient à sa bonne exécution. Avec leurs connaissances supérieures, il était naturel qu’ils prennent le commandement. Malabar et Douce s’attelaient tout seuls au râteau ou à la faucheuse (ni mors ni rênes n’étant plus nécessaires, bien entendu), et ils arpentaient le champ en long et en large, un cochon à leurs trousses. Celui-ci s’écriait : « Hue dia, camarade ! » ou « Holà, ho, camarade ! », suivant le cas. Et chaque animal jusqu’au plus modeste besognait à faner et ramasser le foin. Même les canards et les poules sans relâche allaient et venaient sous- le soleil, portant dans leurs becs des filaments minuscules. Et ainsi la fenaison fut achevée deux jours plus tôt qu’aux temps de Jones. Qui plus est, ce fut la plus belle récolte ; de foin que la ferme ait jamais connue. Et nul gaspillage, car poules et canards, animaux à l’oeil prompt, avaient glané jusqu’au plus petit brin. Et pas un animal n’avait dérobé ne fût-ce qu’une bouchée.
Tout l’été le travail progressa avec une régularité d’horloge. Les animaux étaient heureux d’un bonheur qui passait leurs espérances. Tout aliment leur était plus délectable d’être le fruit de leur effort. Car désormais c’était là leur propre manger, produit par eux et pour eux, et non plus l’aumône, accordée à contrecoeur, d’un maître parcimonieux., Une fois délivrés de l’engeance humaine-des bons à rien, des parasites -, chacun d’eux reçut en partage une ration plus copieuse. Et, quoique encore peu expérimentés, ils eurent aussi des loisirs accrus. Oh, il leur fallut faire face à bien des difficultés. C’est ainsi que, plus tard dans l’année et le temps venu de la moisson, ils durent dépiquer le blé à la mode d’autrefois et, faute d’une batteuse à la ferme, chasser la glume en soufflant dessus. Mais l’esprit de ressource des cochons ainsi que la prodigieuse musculature de Malabar les tiraient toujours d’embarras. Malabar faisait l’admiration de tous. Déjà connu à l’époque de Jones pour son coeur à l’ouvrage, pour lors il besognait. comme trois. Même, certains jours, tout le travail de la ferme semblait reposer sur sa puissante encolure. Du matin à la tombée de la nuit, il poussait, il tirait, et était toujours présent au plus dur du travail. Il avait passé accord avec l’un des jeunes coqs pour qu’on le réveille une demi-heure avant tous les autres, et, devançant l’horaire et le plan de la journée, de son propre chef il se portait volontaire aux tâches d’urgence. A tout problème et- à_ tout revers, il opposait sa conviction : « Je vais travailler plus dur. » Ce fut là sa devise.
Toutefois, chacun oeuvrait suivant ses capacités. Ainsi, les poules et les ; canards récupérèrent dix boisseaux de blé en recueillant les grains disséminés ça- et là. Et personne qui chapardât, ou qui se plaignît des rations : les prises de bec, bisbilles, humeurs ombrageuses, jadis monnaie courante, n’étaient plus de mise. Personne ne tirait au flanc - enfin, presque personne. Lubie, avouons-le, n’était pas bien matineuse, et se montrait encline à quitter le travail de bonne heure, sous prétexte qu’un caillou lui agaçait le sabot. La conduite de la chatte était un peu singulière aussi. On ne tarda pas à s’apercevoir qu’elle était introuvable quand l’ouvrage requérait sa présence. Elle disparaissait des heures d’affilée pour reparaître aux repas, ou le soir après le travail fait, comme si de rien n’était. Mais elle se trouvait des excuses si excellentes, et ronronnait de façon si affectueuse, que ses bonnes intentions n’étaient pas mises en doute. Quant à Benjamin, le vieil âne, depuis la révolution il était demeuré le même. Il s’acquittait de sa besogne de la même manière lente et têtue, sans jamais renâcler, mais sans zèle inutile non plus. Sur le soulèvement même et ses conséquences, il se gardait de toute opinion. Quand on lui demandait s’il ne trouvait pas son sort meilleur depuis l’éviction de Jones, il s’en tenait à dire : « Les ânes ont la vie dure. Aucun de vous n’a jamais vu mourir un âne », et de cette réponse sibylline on devait se satisfaire.
Le dimanche, jour férié, on prenait le petit déjeuner une heure plus tard que d’habitude. Puis c’était une cérémonie renouvelée sans faute chaque semaine. D’abord on hissait les couleurs. Boule de Neige s’était procuré à la sellerie un vieux tapis de table de couleur verte, qui avait appartenu à Mrs. Jones, et sur lequel " il avait peint en blanc une corne et un sabot. Ainsi donc, dans le jardin de la ferme, tous les dimanches matin le pavillon était hissé au mât. Le vert du drapeau, expliquait Boule de Neige, représente les verts pâturages d’Angleterre ; la corne et le sabot, la future République, laquelle serait proclamée au renversement définitif de la race humaine. Après le salut au drapeau, les animaux gagnaient ensemble la grange. Là se tenait une assemblée qui était l’assemblée générale, mais qu’on appelait l’Assemblée. On y établissait le plan de travail de la semaine et on y débattait et adoptait différentes résolutions. Celles-ci, les cochons les proposaient toujours. Car si les autres animaux savaient comment on vote, aucune proposition nouvelle ne leur venait à l’esprit. Ainsi, le plus clair des débats était l’affaire de Boule de Neige et Napoléon. Il est toutefois à remarquer qu’ils n’étaient jamais d’accord : quel que fut l’avis de l’un, on savait que l’autre y ferait pièce. Même une fois- décidé et personne ne pouvait s’élever contre la chose elle-même d’aménager en maison de repos le petit enclos attenant au verger, un débat orageux s’ensuivit quel est, pour chaque catégorie d’animaux, l’âge légitime de la retraite ? L’assemblée prenait toujours fin aux accents de Bêtes d’Angleterre, et l’après-midi était consacré aux loisirs.
Les cochons avaient fait de la sellerie leur quartier général. Là, le soir, ils étudiaient les arts et métiers : les techniques du maréchalferrant, ou celles du menuisier, par exemple à l’aide de livres ramenés de la ferme. Boule de Neige se préoccupait aussi de répartir les animaux en Commissions, et sur ce terrain il était infatigable. Il constitua pour les poules la Commission des pontes, pour les vaches la Ligue des queues de vaches propres,, pour les réfractaires la Commission de rééducation des camarades vivant en liberté dans la nature (avec, pour but d’apprivoiser les rats et les lapins), et pour les moutons le Mouvement de la laine immaculée, et encore d’autres instruments< de prophylaxie sociale — outre les classes de lecture et d’écriture.
Dans l’ensemble, ces projets connurent l’échec. C’est ainsi que la tentative d’apprivoiser les animaux sauvages avorta presque tout de suite. Car ils ne changèrent pas de conduite, et ils mirent à profit toute velléité généreuse à leur égard. La chatte fit de bonne heure partie de la Commission de rééducation, et pendant quelques jours y montra de la résolution. Même, une fois, on la vit assise, sur le toit, parlementant avec des moineaux hors d’atteinte : tous les animaux sont désormais camarades. Aussi tout moineau pouvait se percher sur elle, même sur ses griffes. Mais les moineaux gardaient leurs distances.
Les cours de lecture et d’écriture, toutefois, eurent un vif succès. A l’automne, il n’y avait plus d’illettrés, autant dire.
Les cochons, eux, savaient déjà lire et écrire à la perfection. Les chiens apprirent à lire à peu près couramment, mais ils ne s’intéressaient qu’aux Sept Commandements. Edmée, la chèvre, s’en tirait mieux qu’eux. Le soir, il lui arrivait de faire aux autres la lecture de fragments de journaux découverts aux ordures. Benjamin, l’âne, pouvait lire aussi bien que, n’importe quel cochon, mais jamais il n’exerçait ses dons. « Que je sache, disait-il, il n’y a rien qui vaille la peine d’être lu. » Douce apprit toutes ses lettres, mais la science des mots lui échappait. Malabar n’allait pas au delà de la lettre D. De son grand sabot, il traçait dans la poussière les lettres A B C D, puis il les fixait des yeux, et, les oreilles rabattues et de temps a autre repoussant la mèche qui lui barrait le front, il faisait grand effort pour se rappeler quelles lettres venaient après, mais sans jamais y parvenir. Bel et bien, à différentes reprises, il retint E F G H, mais du moment qu’il savait ces lettres-là, il avait oublié les précédentes. A la fin, il décida d’en rester aux quatre premières lettres, et il les écrivait une ou deux fois dans la journée pour se rafraîchir la mémoire. Lubie refusa d’apprendre l’alphabet, hormis les cinq lettres de son nom. Elle les traçait fort adroitement, avec des brindilles, puis les agrémentait d’une fleur ou deux et, avec admiration, en faisait le tour.
Aucun des autres animaux de la ferme n put aller au-delà de la lettre A. On s’aperçut aussi que les plus bornés, tels que moutons, poules et canards, étaient incapables d’apprendre par coeur les Sept Commandements. Après mûre réflexion, Boule de Neige signifia que les Sept Commandements pouvaient, après tout, se ramener à une maxime unique, à savoir Quatrepattes, oui ! Deuxpattes, non ! En cela, dit-il, réside le principe fondamental de l’Animalisme. Quiconque en aurait tout à fait saisi la signification serait à l’abri des influences humaines. Tout d’abord les oiseaux se rebiffèrent, se disant qu’eux aussi sont des deuxpattes, mais Boule de Neige leur prouva leur erreur, disant
« Les ailes de l’oiseau, camarades, étant des organes de propulsion, non de’ manipulation, doivent être regardées comme des pattes. Ça va de soi. Et c’est la main qui fait la marque distinctive de l’homme : la main qui manipule, la main de malignité. »
Les oiseaux restèrent cois devant les mots compliqués de Boule de Neige, mais ils approuvèrent sa conclusion, et tous les moindres animaux de la ferme se mirent à apprendre par coeur la nouvelle maxime : Quatrepattes, oui ! Deuxpattes, non !, que l’on inscrivit sur le mur du fond de la grange, au-dessus des Sept Commandements et en plus gros caractères. Une fois qu’ils la surent sans se tromper, les moutons s’en éprirent, et c’est souvent que, couchés dans les champs, ils bêlaient en choeur : Quatrepattes, oui ! Deuxpattes, non ! Et ainsi des heures durant, sans se lasser jamais.
Napoléon ne portait aucun intérêt aux Commissions de Boule de Neige. Selon lui, l’éducation des jeunes était plus importante que tout ce qu’on pouvait faire pour les animaux déjà d’âge mûr. Or, sur ces entrefaites, les deux chiennes, Constance et Fleur, mirent bas, peu après la fenaison, donnant naissance à neuf chiots vigoureux. Dès après le sevrage, Napoléon enleva les chiots à leurs mères, disant qu’il pourvoirait personnellement à leur éducation. Il les remisa dans un grenier’ où l’on n’accédait que par une échelle de la sellerie, et les y séquestra si bien que bientôt tous les autres animaux oublièrent jusqu’à leur existence.
Le mystère de la disparition du lait fut bientôt élucidé. C’est que chaque jour le lait était mélangé à la pâtée des cochons. C’était le temps où les premières pommes commençaient à mûrir, et bientôt elles jonchaient l’herbe du verger. Les animaux s’attendaient au partage équitable qui leur semblait aller de soi. Un jour, néanmoins, ordre fut donné de ramasser les pommes pour les apporter à la sellerie, au bénéfice des porcs. On entendit bien murmurer certains animaux, mais ce fut en vain. Tous les cochons étaient, sur ce point, entièrement d’accord, y compris Napoléon et Boule de Neige. Et Brille-Babil fut chargé des explications nécessaires
« Vous n’allez tout de même pas croire, camarades, que nous, les cochons, agissons par égoïsme, que nous nous attribuons des privilèges. En fait, beaucoup d’entre nous détestent le lait et les pommes. C’est mon propre cas, Si nous nous les approprions, c’est dans le souci de notre santé. Le lait et les pommes (ainsi, camarades, que la science le démontre) renferment des substances indispensables au régime alimentaire du cochon. Nous sommes, nous autres, des travailleurs intellectuels. La direction et l’organisation de cette ferme reposent entièrement sur nous. De jour et de nuit nous veillons à votre bien. Et c’est pour votre bien que nous buvons ce lait et mangeons ces pommes. Savez-vous ce qu’il adviendrait si nous, les cochons, devions faillir à notre devoir ? Jones reviendrait ! Oui, Jones ! Assurément, camarades — s’exclama Brille-Babil, sur un ton presque suppliant, et il se balançait de côté et d’autre, fouettant l’air de sa queue -, assurément il n’y en a pas un seul parmi vous qui désire le retour de Jones ? »
S’il était en effet quelque chose dont tous les animaux ne voulaient à aucun prix, c’était bien le retour de Jones. Quand on leur présentait les choses sous ce jour, ils n’avaient rien à redire. L’importance de maintenir les cochons en bonne forme s’imposait donc à l’évidence. Aussi fut-il admis sans plus de discussion que le lait et les pommes tombées dans l’herbe (ainsi que celles, la plus grande partie, à mûrir encore ; seraient prérogative des cochons.IV
A la fin de l’été, la nouvelle des événements avait gagné la moitié du pays. Chaque jour, Napoléon et Boule de Neige dépêchaient des volées de pigeons voyageurs avec pour mission de se mêler aux autres animaux des fermes voisines. Ils leur faisaient le récit du soulèvement, leur apprenaient l’air de Bêtes d’Angleterre.
Pendant la plus grande partie de ce temps, Mr. Jones se tenait à Willingdon, assis à la buvette du Lion-Rouge, se plaignant à qui voulait l’entendre de la monstrueuse injustice dont il avait été victime quand l’avaient exproprié une bande d’animaux, de vrais propres à rien. Les autres fermiers, compatissants en principe, lui furent tout d’abord de médiocre secours. Au fond d’eux-mêmes, ils se demandaient s’ils ne pourraient pas tirer profit de la mésaventure de Jones. Par chance, les propriétaires des deux fermes attenantes à la sienne étaient en mauvais termes et toujours à se chamailler. L’une d’elles, Foxwood, était une vaste exploitation mal tenue et vieux jeu pâturages chétifs, haies à l’abandon, halliers envahissants. Quant au propriétaire : un Mr. Pilkington, gentleman farmer qui donnait la plus grande partie de son temps à la chasse ou à la pêche, suivant la saison. L’autre ferme, Pinchfield, plus petite mais mieux entretenue, appartenait à un Mr. Frederick, homme décidé et retors, toujours en procès, et connu pour sa dureté en affaires. Les deux propriétaires se détestaient au point qu’il leur était malaisé de s’entendre, fût-ce dans leur intérêt commun.
Ils n’en étaient pas moins épouvantés l’un comme l’autre par le soulèvement des animaux,’ et très soucieux d’empêcher leurs propres animaux d’en apprendre trop à ce sujet. Tout d’abord, ils affectèrent de rire à l’idée de fermes gérées par, les animaux eux-mêmes. Quelque chose d’aussi extravagant on en verra la fin en une quinzaine, disaient-ils. Ils firent courir le bruit qu’à la Ferme du Manoir (que pour rien au monde ils n’auraient appelée la Ferme des Animaux) les bêtes ne cessaient de s’entrebattre, et bientôt seraient acculées à la famine. Mais du temps passa : et les animaux, à l’évidence, ne mouraient pas de faim. Alors Frederick et Pilkington durent changer de refrain : cette exploitation n’était que scandales et atrocités. Les animaux se livraient au cannibalisme, se torturaient entre eux avec des fers à cheval chauffés à blanc, et ils avaient mis en commun les femelles. Voilà où cela mène, disaient Frederick et Pilkington,, de se révolter contre les lois de la nature.
Malgré tout, on n’ajouta jamais vraiment foi à ces récits. Une rumeur gagnait même, vague, floue et captieuse, d’une ferme magnifique, dont les humains avaient été éjectés et où les animaux se gouvernaient eux-mêmes ; et, au fil des mois, une vague d’insubordination déferla dans les_ campagnes. Des taureaux jusque-là dociles étaient pris de fureur noire. Les moutons abattaient les haies pour mieux dévorer le trèfle. Les vaches ruaient, renversant les seaux. Les chevaux se dérobaient devant l’obstacle culbutant les cavaliers. Mais surtout, l’air et jusqu’aux paroles de Bêtes d’Angleterre gagnaient partout du terrain. L’hymne révolutionnaire s’était répandu avec une rapidité stupéfiante. L’entendant, les humains ne dominaient plus leur fureur, tout en prétendant qu’ils le trouvaient ridicule sans plus. Il leur échappait, disaient-ils, que même des animaux puissent s’abaisser à d’aussi viles bêtises. Tout animal surpris à chanter Bêtes d’Angleterre se voyait sur-le-champ donner la bastonnade. Et pourtant l’hymne gagnait toujours du terrain, irrésistible : les merles le sifflaient dans les haies, les pigeons le roucoulaient dans les ormes, il se mêlait au tapage du maréchalferrant comme à la mélodie des cloches. Et les humains à son écoute, en leur for intérieur, tremblaient comme à l’annonce d’une prophétie funeste.
Au début d’octobre, une fois le blé coupé, mis en meules et en partie battu, un vol de pigeons vint tourbillonner dans les airs, puis, dans la plus grande agitation, se posa dans la cour de la Ferme des Animaux. Jones et tous ses ouvriers, accompagnés d’une demi-douzaine d’hommes de main de Foxwood et de Pinchfield, avaient franchi la clôture aux cinq barreaux et gagnaient la maison par le chemin de terre. Tous’ étaient armés de gourdins, sauf Jones, qui, allait en tête, fusil en main. Sans nul doute, ils entendaient reprendre possession des lieux.
A cela, on s’était attendu de longue date, et toutes précautions étaient prises. Boule de Neige avait étudié les campagnes de Jules César dans un vieux bouquin découvert dans le corps de logis, et il, dirigeait les opérations défensives. Promptement, ; il donna ses ordres, et en peu > de temps chacun fut à son poste. Comme les humains vont atteindre les dépendances, Boule de Neige, lance sa première attaque. Les pigeons,- au nombre de trente-, cinq, survolent le bataillon ennemi à modeste altitude, et lâchent leurs fientes sur le crâne des assaillants. L’ennemi, surpris, doit bientôt faire face aux oies à l’embuscade derrière la haie, qui débouchent et chargent. Du bec, elles s’en prennent aux mollets. Encore ne sont-ce là qu’escarmouches et menues diversions ; bientôt, d’ailleurs, les humains repoussent les oies à grands coups de gourdins. Mais alors Boule de Neige lance sa seconde attaque. En personne, il conduit’ ses troupes à l’assaut, soit Edmée, la chèvre blanche, et tous les moutons. Et tous se ruent sur les hommes, donnant du boutoir et de la corne, les harcelant de toutes parts. Cependant, un rôle particulier est dévolu à l’âne Benjamin, qui tourne sur lui-même et de ses petits sabots décoche ruade après ruade. Mais, une nouvelle fois, les hommes prennent le dessus, grâce à leurs gourdins et à leurs chaussures ferrées. A ce moment, Boule de Neige pousse un cri aigu, signal de la retraite, et tous les animaux de tourner casaque, de fuir par la grande porte et de gagner la cour. Les hommes poussent des clameurs de triomphe. Et, croyant l’ennemi en déroute, ils se précipitent çà et là à ses trousses.
C’est ce qu’avait escompté Boule de Neige. Dès que les hommes se furent bien avancés dans la cour, à ce moment surgissent de l’arrière les trois chevaux, les trois vaches et le gros des cochons, jusque-là demeurés en embuscade dans l’étable. Les humains, pris à revers, voient leur retraite coupée. Boule de Neige donne le signal de la charge, lui-même fonçant droit sur Jones. Celui-ci, prévenant l’attaque, lève son arme et tire. Les plombs se logent dans l’échine de Boule de Neige et l’ensanglantent, et un mouton est abattu, mort. Sans se relâcher, Boule de Neige se jette de tout son poids (cent vingt kilos) dans les jambes du propriétaire exproprié qui lâche son fusil et va bouler sur un tas de fumier. Mais le plus horrifiant, c’est encore Malabar cabré sur ses pattes de derrière et frappant du fer de ses lourds sabots avec une vigueur d’étalon. Le premier coup, arrivé sur le crâne, expédie un palefrenier de Foxwood dans la boue, inerte. Voyant cela, plusieurs hommes lâchent leur gourdin et tentent de fuir. C’est la panique chez l’ennemi. Tous les animaux le prennent en chasse, le traquent autour de la cour, l’assaillent du sabot et de la corne, culbutant, piétinant les hommes. Et pas un animal qui, à sa façon, ne tienne sa revanche, et même la chatte s’y met. Bondissant du toit tout à trac sur les épaules d’un vacher, elle lui enfonce les griffes dans le cou, ce qui lui arrache des hurlements. Mais, à un moment, sachant la voie libre, les hommes filent hors de la cour, puis s’enfuient sur la route, trop heureux d’en être quittes à bon compte. Ainsi, à cinq minutes de l’invasion, et par le chemin même qu’ils avaient pris, ils battaient en retraite, ignominieusement - un troupeau d’oies leurs chausses leur mordant les jarrets et sifflant des huées.
Plus d’hommes sur les lieux, sauf un, le palefrenier, gisant la face contre terre. Revenu dans la cour, Malabar effleurait le corps à petits coups de sabot, s’efforçant de le retourner sur le dos. Le garçon ne bougeait plus.
« Il est mort, dit Malabar, tout triste. Ce n’était pas mon intention de le tuer. J’avais oublié les fers de mes sabots. Mais qui voudra croire que je ne l’ai pas fait exprès
Pas de sentimentalité, camarade ! s’écria Boule de Neige dont les blessures saignaient toujours. La guerre, c’est la guerre. L’homme n’est à prendre en considération que changé en cadavre.
Je ne veux assassiner personne, même pas un homme, répétait Malabar, en pleurs.
Où est donc Edmée ? » s’écria quelqu’un.
De fait, Edmée était invisible. Les animaux étaient dans tous leurs états. Avait-elle été molestée ,plus ou moins grièvement, ou peutêtre même les hommes l’avaient-ils emmenée prisonnière ? Mais à la fin on la retrouva dans son box. Elle, s’y cachait, la tête enfouie dans le foin. Entendant une détonation, elle avait pris la fuite. Plus tard, quand les animaux revinrent dans la cour, ce fut pour s’apercevoir que le garçon d’écurie, ayant repris connaissance, avait décampé.
De nouveau rassemblés, les animaux étaient au comble de l’émotion, et à tue-tête chacun racontait ses prouesses au combat. A l’improviste et sur-le-champ, la victoire fut célébrée. On hissa les couleurs, on chanta Bêtes d’Angleterre plusieurs fois de suite, enfin le mouton qui avait donné sa vie à la cause fut l’objet de funérailles solennelles. Sur sa tombe on planta une aubépine. Au bord de la fosse, Boule de Neige prononça une brève allocution : les animaux, déclara-t-il, doivent se tenir prêts à mourir pour leur propre ferme.
A l’unanimité une décoration militaire fut créée, celle de Héros-Animal, Première Classe, et elle fut conférée séance tenante à Boule de Neige et à Malabar. Il s’agissait d’une médaille en cuivre (en fait, on l’avait trouvée dans la sellerie, car autrefois elle avait servi de parure au collier des chevaux), à porter les dimanches et jours fériés. Une autre décoration, celle de Héros-Animal, Deuxième Classe, fut, à titre posthume, décernée au mouton.
Longtemps on discuta du nom à donner au combat, pour enfin retenir celui de bataille de l’Étable, vu que de ce point l’attaque victorieuse avait débouché. On ramassa dans la boue le fusil de Mr. Jones. Or on savait qu’il y ; avait des cartouches à la ferme. Aussi fut-il décidé de dresser le fusil au pied du mât, tout comme une pièce d’artillerie, et deux fois l’an de tirer une salve : le 12 octobre en souvenir de la bataille de l’Étable, et à la Saint-Jean d’été, jour commémoratif du Soulèvement.V
L’hiver durait, et, de plus en plus, Lubie faisait des siennes. Chaque matin elle était en retard au travail, donnant pour excuse qu’elle ne s’était pas réveillée et se plaignant de douleurs singulières, en dépit d’un appétit robuste. Au moindre prétexte, elle quittait sa tâche et filait à l’abreuvoir, pour s’y mirer comme une sotte. Mais d’autres rumeurs plus alarmantes circulaient sur son compte. Un jour, comme elle s’avançait dans la cour, légère et trottant menu, minaudant de la queue et mâchonnant du foin, Douce la prit à part.
« Lubie, dit-elle, j’ai à te parler tout à fait sérieusement. Ce matin, je t’ai vue regarder par-dessus la haie qui sépare de Foxwood la Ferme des Animaux. L’un des hommes de Mr. Pilkington se tenait de l’autre côté. Et... j’étais loin de là... j’en conviens... mais j’en suis à peu près certaine j’ai vu qu’il te causait ette caressait le museau. Qu’est-ce que ça veut dire, ces façons, Lubie ? »
« Lubie se prit à piaffer et à caracoler, et elle dit :
Pas du tout ! Je lui causais pas ! Il m’a pas caressée ! C’est des mensonges !
Lubie ! Regarde-moi bien en face. Donne-moi ta parole d’honneur qu’il ne te caressait pas le museau.
Des mensonges ! », répéta Lubie, mais elle ne put soutenir le regard de Douce, et l’instant d’après fit volte-face et fila au galop dans les champs.
Soudain Douce eut une idée. Sans s’en ouvrir aux autres, elle se rendit au box de Lubie et à coups de sabots retourna la paille sous la litière, elle avait dissimulé une petite provision de morceaux de sucre, ainsi qu’abondance de rubans de différentes couleurs.
Trois jours plus tard, Lubie avait disparu. Et trois semaines durant on’ ne sut rien de ses pérégrinations. Puis les pigeons rapportèrent l’avoir vue de l’autre côté de Willingdon, dans les brancards d’une charrette anglaise peinte en rouge et noir, à l’arrêt devant une taverne. Un gros homme au teint rubicond, portant guêtres et culotte de cheval, et ayant tout l’air d’un cabaretier, lui caressait le museau et lui donnait des sucres. Sa robe était tondue de frais et elle portait une meche enrubannée d’écarlate. Elle avait l’air bien contente, à ce que dirent les pigeons. Par la suite, et à jamais, les animaux ignorèrent tout de ses faits et gestes.
En janvier, ce fut vraiment la mauvaise saison. Le froid vous glaçait les sangs, le sol était dur comme du fer, le travail aux champs hors de question. De nombreuses réunions se tenaient dans la grange, et les cochons étaient occupés à établir le plan de la saison prochaine. On en était venu à admettre que les cochons, étant manifestement les plus intelligents des animaux, décideraient à l’avenir de toutes questions touchant la politique de la ferme, sous réserve de ratification à la majorité des voix. Cette méthode aurait assez bien fait l’affaire sans les discussions entre Boule de Neige et Napoléon, mais tout sujet prêtant à contestation les opposait. L’un proposait-il un ensemencement d’orge sur une plus grande superficie : l’autre, immanquablement, plaidait pour l’avoine. Ou si l’un estimait tel champ juste ce qui convient aux choux : l’autre rétorquait betteraves. Chacun d’eux avait ses partisans, d’où la violence des débats. Lors des assemblées, Boule de Neige l’emportait souvent grâce à des discours brillants, mais entre-temps Napoléon était le plus apte à rallier le soutien des uns et des autres. C’est auprès des moutons qu’il réussissait le mieux. Récemment, ceux-ci s’étaient pris à bêler avec grand intérêt le slogan révolutionnaire : Quatrepattes, oui ! Deuxpattes, non ! à tout propos et hors de propos, et souvent ils interrompaient les débats de cette façon. On remarqua leur penchant à entonner leur refrain aux moments cruciaux des discours de Boule de Neige. Celui-ci avait étudié de près de vieux numéros d’un hebdomadaire consacré au fermage et à l’élevage, qu’il avait dénichés dans le corps du bâtiment principal, et il débordait de projets : innovations et perfectionnements. C’est en érudit qu’il parlait ensilage, drainage des champs, ou même scories mécaniques. Il avait élaboré un schéma compliqué désormais les animaux déposeraient leurs fientes à même les champs - en un point différent chaque jour, afin d’épargner le transport. Napoléon ne soumit aucun projet, s’en tenant à dire que les plans de Boule de Neige tomberaient en quenouille. Il paraissait attendre son heure. Cependant, aucune de leurs controverses n’atteignit en âpreté celle du moulin à vent.
Dominant la ferme, un monticule se dressait dans un grand pâturage proche des dépendances. Après avoir reconnu les lieux, Boule de Neige affirma y voir l’emplacement idéal d’un moulin à vent. Celui-ci, grâce à une génératrice, alimenterait la ferme en électricité. Ainsi éclairerait-on écurie, étable et porcherie, et les chaufferait-on en hiver. Le moulin actionnerait encore un hache-paille, une machine à couper la betterave, une scie circulaire, et il permettrait la traite mécanique. Les animaux n’avaient jamais entendu parler de rien de pareil (car cette ferme vieillotte n’était pourvue que de l’outillage le plus primitif). Aussi écoutaient-ils avec stupeur Boule de Neige évoquant toutes ces machines mirifiques qui feraient l’ouvrage à leur place tandis qu’ils paîtraient à loisir ou se cultiveraient l’esprit par la lecture et la conversation.
En quelques semaines, Boule de Neige mit définitivement au point ses plans. La plupart des détails techniques étaient empruntés à trois livres ayant appartenu à Mr. Jones : un manuel du bricoleur, un autre du maçon, un cours d’électricité pour débutants. Il avait établi son cabinet de travail dans une couveuse artificielle aménagée en appentis. Le parquet lisse de l’endroit étant propice à qui veut dresser’ des plans, il s’enfermait là des heures durant : une pierre posée sur les livres pour les tenir ouverts, un morceau de craie fixé à la patte, allant et venant, traçant des lignes, et de temps à autre poussant de petits grognements enthousiastes. Les plans se compliquèrent au point de bientôt n’être qu’un amas de manivelles et pignons, couvrant plus de la moitié du parquet. Les autres’ animaux, absolument dépassés, étaient transportés d’admiration. Une fois par jour au moins, tous venaient voir ce qu’il était en train de dessiner, et même les poules et canards, qui prenaient grand soin de contourner les lignes tracées à la craie. Seul Napoléon se tenait à l’écart. Dès qu’il en avait été question, il s’était déclaré hostile au moulin à vent. Un jour, néanmoins, il se présenta à l’improviste, pour examiner les plans. De sa démarche lourde, il arpenta la pièce, braquant un regard attentif sur chaque détail, et il renifla de dédain une fois ou deux. Un instant, il s’arrêta à lorgner letravail du coin de l’oeil, et soudain il leva ; la patte et incontinent compissa le tout. Ensuite, il sortit sans dire mot.
Toute la ferme était profondément divisée sur la question du moulin à vent. Boule de Neige ne niait pas que la construction en serait malaisée. Il faudrait extraire la pierre de la carrière pour en bâtir les murs., puis fabriquer les ailes, ensuite il faudrait encore se procurer les dynamos et les câbles. (Comment ? Il se taisait là-dessus.) Pourtant, il ne cessait d’affirmer que le tout serait achevé en un an. Dans la suite, il déclara que l’économie en maind’oeuvre permettrait aux animaux de ne plus travailler que trois jours par semaine. Napoléon, quant à lui, arguait que l’heure était à l’accroissement de la production alimentaire Perdez votre temps, disait-il, à construire un moulin à vent, et tout le monde crèvera de faim. Les animaux se constituèrent en factions rivales, avec chacune son mot d’ordre, pour l’une : « Votez pour Boule de Neige et la semaine de trois jours ! », pour l’autre « Votez pour Napoléon et la mangeoire pleine ! » Seul Benjamin ne s’enrôla sous aucune bannière. Il se refusait à croire à l’abondance de nourriture comme à l’extension des loisirs. Moulin à vent ou pas, disait-il, la vie continuera pareil mal, par conséquent.
Outre les controverses sur le moulin à vent, se posait le problème de la défense de la ferme. On se rendait pleinement compte que les humains, bien qu’ils eussent été défaits à la bataille de l’Étable, pourraient bien revenir à l’assaut, avec plus de détermination cette fois, pour rétablir Mr. Jones à la tête du domaine. Ils y auraient été incités d’autant plus que la nouvelle de leur débâcle avait gagné les campagnes, rendant plus récalcitrants que jamais les animaux des fermes.
Comme à l’accoutumée, Boule de Neige et Napoléon s’opposaient. Suivant Napoléon, les animaux de la ferme devaient se procurer des armes et s’entraîner à s’en servir. Suivant Boule de Neige, ils devaient dépêcher vers les terres voisines un nombre de pigeons toujours accru afin de fomenter la révolte chez les animaux des autres exploitations. Le premier soutenait que, faute d’être à même de se défendre, les animaux de la ferme couraient au désastre le second, que des soulèvements en chaîne auraient pour effet de détourner l’ennemi de toute tentative de reconquête. Les animaux écoutaient Napoléon, puis Boule de Neige, mais ils ne savaient pas à qui donner raison. De fait, ils étaient toujours de l’avis de qui parlait le dernier.
Le jour vint où les plans de Boule de Neige furent achevés. A l’assemblée tenue le dimanche suivant, la question fut mise aux voix fallait-il ou non commencer la construction du moulin à vent ? Une fois les animaux réunis dans la grange, Boule de Neige se leva et, quoique interrompu de temps à autre par les bêlements des moutons, exposa les raisons qui plaidaient en faveur du moulin à vent. Puis Napoléon se leva à son tour. Le moulin à vent, déclara-t-il avec beaucoup de calme, est une insanité. Il déconseillait à tout le monde de voter le projet. Et, ayant tranché, il se rassit n’ayant pas parlé’ trente secondes, et semblant ne guère se soucier de l’effet produit. Sur quoi Boule de Neige bondit. Ayant fait taire les moutons qui s’étaient repris à bêler, il se lança dans’ un plaidoyer d’une grande passion en faveur du moulin à vent. Jusque-là, l’opinion flottait, partagée en deux. Mais bientôt les animaux furent transportés par l’éloquence de Boule de Neige qui, en termes flamboyants, brossa un tableau du futur à la Ferme des Animaux. Plus de travail sordide, plus d’échines ployées sous le fardeau ! Et l’imagination aidant. Boule de Neige, loin désormais des hache-paille et des coupe-betteraves, loua hautement l’électricité. Celle-ci, proclamait-il, actionnera batteuse et charrues, herses et moissonneuses-lieuses. En outre, elle permettra d’installer dans les étables la lumière, le chauffage, l’eau courante chaude et froide. Quand il se rassit, nul doute ne subsistait sur l’issue du vote. A ce moment, toutefois, Napoléon se leva, jeta sur’ Boule de Neige un regard oblique et singulier,’ et poussa un gémissement dans l’aigu que personne ne lui avait encore entendu pousser.
Sur quoi ce sont dehors des aboiements affreux, et bientôt se ruent à l’intérieur de la grange neuf molosses portant des colliers incrustés de cuivre. Ils se jettent sur Boue de Neige, qui de justesse échappe à leurs crocs. L’instant d’après, il- avait passé la porte, les chiens à ses trousses. Alors, trop abasourdis et épouvantés pour élever la voix, les animaux se pressèrent en cohue vers la sortie, pour voir la poursuite. Boule de Neige détalait par le grand pâturage qui mène à la route. Il courait comme seul un cochon peut courir, les chiens sur ses talons. Mais tout à coup voici qu’il glisse,’ et l’on croit que les chiens sont sur lui. Alors il se redresse, et file d’un train encore plus vif. Les chiens regagnent du terrain, et l’un d’eux, tous crocs dehors, est sur le point de lui mordre la queue quand, de justesse, il l’esquive. Puis, dans un élan suprême, Boule de Neige se faufile par un trou dans la haie, et on ne le revit plus.
En silence, terrifiés, les animaux regagnaient la grange. Bientôt les chiens revenaient, e toujours au pas accéléré. Tout d’abord, personne ne soupçonna d’où ces créatures pouvaient bien venir, maison fut vite fixé : car c’étaient là les neuf chiots que Napoléon avait ravis à leurs mères et élevés en secret. Pas encore tout à fait adultes, déjà c’étaient des bêtes énormes, avec l’air féroce des loups. Ces molosses se tenaient aux côtés de Napoléon, et l’on remarqua qu’ils frétillaient de la queue à son intention, comme ils avaient l’habitude de faire avec Jones.
Napoléon, suivi de ses : molosses, escaladait maintenant l’aire surélevée du plancher d’où Sage l’Ancien, naguère, avait prononcé son discours. Il annonça que dorénavant il ne se tiendrait plus d’assemblées du dimanche matin.. Elles ne servaient à rien, déclara-t-il pure, perte de temps. A l’avenir, toutes questions relatives à la gestion de la ferme seraient tranchées par un comité de cochons, sous sa propre présidence. Le comité se réunirait en séances privées, après quoi les décisions seraient communiquées aux autres animaux. On continuerait de se rassembler le dimanche matin pour le salut au drapeau, chanter Bêtes d’Angleterre et recevoir les consignes de la semaine. Mais les débats publics étaient abolis.
Encore sous le choc de l’expulsion de Boule de Neige, entendant ces décisions les animaux furent consternés. Plusieurs d’entre eux auraient protesté si des raisons probantes leur étaient venues à l’esprit. Même Malabar était désemparé, à sa façon confuse. Les oreilles rabattues-et sa mèche lui fouettant le visage, il essayait bien de- rassembler ses pensées, mais rien ne lui venait. Toutefois, il se produisit des, remous dans le clan même des cochons, chez ceux d’esprit délié. Au premier rang, quatre jeunes gorets piaillèrent leurs protestations, et, dressés sur leurs pattes de derrière, incontinent ils se donnèrent la. parole. Soudain, menaçants et sinistres, les chiens assis autour de Napoléon se prirent à grogner, et les porcelets se turent et se rassirent. Puis ce fut le bêlement formidable du choeur des moutons : Quatrepattes, oui ! Deuxpattes, non ! qui se prolongea presque un quart d’heure, ruinant toute chance de discussion.
Par la suite, Brille-Babil fut chargé d’expliquer aux animaux, les dispositions nouvelles.
« Camarades, disait-il, je suis sûr que chaque animal apprécie à sa juste valeur le sacrifice consenti par le camarade Napoléon à qui va incomber une tâche supplémentaire. N’allez pas imaginer, camarades, que gouverner est une partie de plaisir ! Au contraire, c’est une lourde, une écrasante responsabilité. De l’égalité de tous les animaux, nul n’est plus fermement convaincu que le camarade Napoléon. Il ne serait que trop heureux de s’en remettre à vous de toutes décisions. Mais il pourrait vous arriver de prendre des décisions erronées, et où cela mènerait-il alors ? Supposons qu’après avoir écouté les billevesées du moulin à vent, vous ayez pris le parti de suivre Boule de Neige qui, nous le savons aujourd’hui, n’était pas plus qu’un criminel ?
Il s’est conduit en brave à la bataille de l’Étable, dit quelqu’un.
La bravoure ne suffit pas, reprit BrilleBabil. La loyauté et l’obéissance passent avant. Et, pour la bataille de l’Étable, le temps viendra, je le crois, où l’on s’apercevra que le rôle de Boule de Neige a été très exagéré. De la discipline, camarades, une discipline de fer ! Tel est aujourd’hui le’ mot d’ordre. Un’ seul faux pas, et nos ennemis nous prennent à la gorge. A coup sûr, camarades, vous ne désirez pas le retour de Jones ? »
Une fois de plus, l’argument était sans réplique. Les animaux, certes, ne voulaient pas du retour de Jones. Si les débats du dimanche matin étaient susceptibles de le ramener, alors, qu’on y mette un terme. Malabar, qui maintenant pouvait méditer à loisir, exprima le sentiment général : « Si c’est le camarade Napoléon qui l’a dit, ce doit être vrai. » Et, de ce moment, en plus de sa devise propre : « Je vais travailler plus dur », il prit pour maxime « Napoléon ne se trompe jamais. »
Le temps se radoucissait, on avait commencé les labours de printemps. L’appentis où Boule de Neige avait dressé ses plans du moulin avait été condamné. Quant aux plans mêmes, on se disait que le parquet n’en gardait pas trace. Et chaque dimanche matin, à dix heures, les animaux se réunissaient dans la grange pour recevoir les instructions hebdomadaires On avait déterré du verger le crâne de Sage l’Ancien, désormais dépouillé de toute chair, afin de l’exposer sur une souche au pied du mât,. à côté du fusil. Après le salut au drapeau, et avant’ d’entrer dans la grange, les animaux étaient requis de défiler devant le crâne, en signe de vénération. Une fois dans la grange, désormais ils ne s’asseyaient plus, comme dans le passé,’ tous ensemble. Napoléon prenait place sur le devant de l’estrade, en compagnie de Brille et de Minimus (un autre cochon, fort noué, lui, pour composer chansons et poèmes). Les neuf molosses se tenaient autour d’eux en demi-cercle, et le reste des cochons s’asseyaient derrière eux, les autres animaux leur faisant face. Napoléon donnait lecture des consignes de la semaine sur un ton bourru et militaire. On entonnait Bêtes d’Angleterre, une seule fois, et c’était la dispersion.
Le troisième dimanche après l’expulsion de Boule de Neige, les animaux furent bien étonnés d’entendre, de la bouche de Napoléon qu’on allait construire le moulin, après tout. Napoléon ne donna aucune raison à l’appui de ce, retournement, se contentant d’avertir les animaux qu’ils auraient à travailler très dur, Et peut-être serait-il même nécessaire de réduire les rations. En tout état de cause, le plan avait été minutieusement préparé dans les moindres, détails. Un comité de cochons constitué à cet effet lui avait consacré les trois dernières semaines. Jointe à. différentes autres améliorations, la construction du moulin devrait prendre deux ans.
Ce soir-là, Brille-Babil prit à part les autres animaux, leur expliquant que Napoléon n’avait jamais été vraiment hostile au moulin Tout au contraire, il l’avait préconisé le tout premier. Et, pour les plans dessinés par Boule de Neige sur le plancher de l’ancienne couveuse, ils avaient été dérobés dans les papiers de Napoléon. Bel et bien, le moulin à vent était en propre oeuvre de Napoléon Pourquoi donc, s’enquit alors quelqu’un, Napoléon s’est-il élevé aussi violemment contre la construction de ce moulin ? A ce point, Brille-Babil prit son air le plus matois, disant combien c’était astucieux de Napoléon d’avoir paru hostile au moulin - un simple artifice pour se défaire de Boule de Neige, un individu pernicieux, d’influence funeste. Celui-ci évincé, le projet pour, rait se matérialiser sans entrave puisqu’il ne s’en mêlerait plus. Cela, dit Brille-Babil, c’est ce qu’on appelle la tactique. A plusieurs reprises, sautillant et battant l’air de sa queue et se pâmant de rire, il déclara : « De la tactique, camarades, de la tactique ! » Ce mot laissait les animaux perplexes, ; mais ils acceptèrent les explications « sans- plus insister. tant BrilleBabil s’exprimait de façon persuasive, et tant grognaient d’un air menaçant les trois molosses qui se trouvaient être’ de sa compagnieVI
Toute l’année, les animaux trimèrent comme des esclaves, mais leur travail les rendait heureux. Ils ne rechignaient ni à la peine ni au sacrifice, sachant bien que, de tout le mal qu’ils se donnaient, eux-mêmes recueilleraient les fruits, ou à défaut leur descendance - et non une bande d’humains désoeuvrés, tirant les marrons du feu.
Tout le printemps et pendant l’été, ce fut la semaine de soixante heures, et en août Napoléon fit savoir qu’ils auraient à travailler aussi les après-midi du dimanche. Ce surcroît d’effort leur était demandé à titre tout à fait volontaire, étant bien entendu que tout animal qui se récuserait aurait ses rations réduites de moitié. Même ainsi, certaines tâches durent être abandonnées. La moisson fut un peu moins belle que l’année précédente, et deux champs, qu’il eût fallu ensemencer de racines au début de l’été, furent laissés en jachère, faute d’avoir pu achever les labours en temps, voulu. On pouvait s’attendre à un rude hiver.
Le moulin à vent présentait des difficultés inattendues. Il y avait bien une carrière sur le territoire de la ferme, ainsi qu’abondance de sable et de ciment dans une des remises : les matériaux étaient donc à pied d’oeuvre. Mais les animaux butèrent tout d’abord sur le problème de la pierre à morceler en fragments utilisables : comment s’y prendre ? Pas autrement, semblait-il, qu’à l’aide de leviers et de pics. Voilà qui les dépassait, aucun d’eux ne pouvant se tenir longtemps debout sur ses pattes de derrière. Il s’écoula plusieurs semaines en efforts vains avant que quelqu’un ait l’idée juste utiliser la loi de la pesanteur. D’énormes blocs, bien trop gros pour être employés tels quels, reposaient sur le lit de la carrière. Les animaux les entourèrent de cordes,’ puis tous ensemble, vaches, chevaux, moutons, et chacun de ceux qui pouvaient tenir une corde (et même les cochons prêtaient patte forte aux moments’ cruciaux) se prirent à hisser ces blocs de pierre, avec une lenteur désespérante, jusqu’au sommet de la carrière. De là, basculés par-dessus bord, ils se fracassaient en morceaux au’ contact du soi. Une fois ces pierres brisées, le transport en était relativement aisé. Les chevaux les charriaient par tombereaux, les moutons les traînaient, un moellon à la fois ; Edmée la chèvre et Benjamin l’âne en étaient aussi : attelés à une vieille patache et payant de leur personne. Sur la fin de l’été on disposait d’assez de pierres pour que la construction commence. Les cochons super, visaient.
Lent et pénible cours de ces travaux. C’est souvent qu’il fallait tout un jour d’efforts harassants pour tirer un seul bloc de pierre ; jusqu’au faîte de la carrière, et même parfois il ne se brisait pas au sol. Les animaux ne seraient pas parvenus à bout de leur tâche sans Malabar dont la force semblait égaler celle additionnée de tous les autres. Quand le bloc de pierre se mettait à glisser et que les animaux, emportés dans sa chute sur le flanc de la colline, hurlaient la mort, c’était lui toujours qui l’arrêtait à temps, arc-bouté de tout son corps. Et chacun était saisi d’admiration, le voyant ahaner, et pouce à pouce gagner du terrain tout haletant, ses flancs immenses couverts de sueur, la pointe des sabots tenant dru au sol. Douce parfois lui disait de ne pas s’éreinter pareillement, mais lui ne voulait rien entendre. Ses deux mots d’ordre « Je vais travailler plus dur » et « Napoléon ne se trompe jamais » lui semblaient une réponse suffisante à tous les- problèmes. Il s’était arrangé avec le jeune coq pour que celui-ci le réveille trois quarts d’heure à l’avance au lieu d’une demi-heure. De plus, à ses moments perdus - mais il n’en avait plus guère - il se rendait à la carrière pour y ramasser une charretée de pierraille qu’il tirait tout seul jusqu’à l’emplacement du moulin.
Malgré la rigueur du travail, les animaux n’eurent pas à pâtir de tout l’été. S’ils n’étaient pas mieux nourris qu’au temps de Jones, en tout cas ils ne l’étaient pas moins. L’avantage de subvenir à leurs seuls besoins - indépendamment de ceux, extravagants, de cinq êtres humains —était si considérable que, pour le perdre, il eût fallu accumuler beaucoup d’échecs. De bien des manières, la méthode animale était la plus efficace, et elle économisait du travail. Le sarclage, par exemple, pouvait se faire avec une minutie impossible chez les humains. Et les animaux s’interdisant désormais de chaparder, il était superflu de séparer, par des clôtures les pâturages des labours, de sorte qu’il n’y avait plus lieu. d’entretenir haies et barrières. Malgré tout, comme l’été avançait,- différentes choses commencèrent à faire défaut sans qu’on s’y fût attendu : huile de paraffine, clous, ficelle, biscuits pour les chiens, fers du maréchal-ferrant - tous produits qui’ ne pouvaient pas être fabriqués à la ferme ; Plus tard, on aurait besoin encore de graines et d’engrais artificiels, sans compter différents outils et la machinerie du moulin. Comment se procurer le nécessaire ? C’est ce dont personne n’avait la moindre idée.
Un dimanche matin que les animaux étaient rassemblés pour recevoir leurs instructions, Napoléon annonça qu’il avait arrêté une ligne politique nouvelle. Dorénavant la Ferme des’ Animaux entretiendrait des relations commercerciales avec les fermes du voisinage : non pas, bien entendu, pour faire du négoce, mais simplement pour se procurer certaines fournitures d’urgente nécessité. Ce qu’exigeait la construction du moulin devait, dit il, primer’ toute autre considération. Aussi était-il en pourparlers pour vendre une meule de foin et une partie de la récolte de blé. Plus tard, en cas de besoin d’argent, il faudrait vendre des neufs (on peut les écouler au marché de Willingdon). Les poules, déclara Napoléon, devaient se réjouir d’un sacrifice qui serait leur quote-part à l’édification du moulin à vent.
Une fois encore les animaux éprouvèrent une vague inquiétude. : Ne jamais entrer en rapport avec les humains, ne jamais faire de commerce, ne jamais faire usage d’argent—n’était-ce pas là certaines des résolutions prises à l’assemblée triomphale qui avait suivi l’expulsion de Jones ? Tous les animaux se rappelaient les avoir adoptées - ou du moins ils croyaient en avoir- gardé le souvenir. Les quatre jeunes gorets qui avaient protesté quand Napoléon avait supprimé les assemblées élevèrent timidement la voix, mais pour être promptement réduits au silence et comme foudroyés par les grognements des chiens. Puis, comme d’habitude, les moutons lancèrent l’an tienne : Quatrepattes, oui ! Deuxpattes, non !, et la gêne passagère en fut dissipée. Finalement, Napoléon dressa la patte pour réclamer le silence et fit savoir que toutes dispositions étaient déjà prises. Il n’y aurait pas lieu pour les animaux d’entrer en relations avec les humains, ce qui manifestement serait on ne peut plus mal venu. De ce fardeau il se chargerait lui-même. Un certain Mr. Whymper, avoué à Willingdon, avait accepté de servir d’intermédiaire entre la Ferme des Animaux et le monde extérieur, et chaque lundi matin il viendrait prendre les directives. Napoléon termina son discours de façon coutumière, s’écriant : « Vive la Ferme des Animaux ! » Et, après avoir entonné Bêtes d’Angleterre, on rompit les rangs.
Ensuite, Brille-Babil, fit le tour de la fermé afin d’apaiser les esprits. Il assura aux animaux que la résolution condamnant le commerce et l’usage de l’argent n’avait jamais été passée, ou même ; proposée. C’était là pure imagination, ou alors une légende née des mensonges de Boule de Neige. Et comme un léger doute subsistait dans quelques esprits, Brille-Babil, en personne astucieuse, leur demanda : « Etes-vous tout à fait sûrs, camarades, que vous n’avez pas rêvé ? Pouvez-vous faire état d’un document, d’un texte consigné sur un registre ou l’autre ? » Et comme assurément n’existait aucun écrit consigné, les animaux furent convaincus de leur erreur.
Comme convenu, Mr. Whymper se rendait chaque lundi à la ferme. C’était un petit homme à l’air retors, et qui portait des favoris - un avoué dont l’étude ne traitait que de piètres affaires. Cependant, il était bien assez finaud pour avoir compris avant tout autre que la Ferme des Animaux aurait besoin d’un courtier, et les commissions ne seraient pas négligeables. Les animaux observaient ses allées et venues avec une sorte d’effroi, et ils l’évitaient autant que possible. Néanmoins, voir Napoléon, un quatrepattes, donner des ordres à ce deuxpattes, réveilla leur orgueil et les réconcilia en partie avec les dispositions nouvelles. Leurs relations avec la race humaine n’étaient plus tout à fait les mêmes que par le passé. Les humains ne haïssaient pas moins la Ferme des Animaux de la voir prendre un certain essor : à la vérité, ils la haïssaient plus que jamais. Chacun d’eux avait tenu pour article de foi que la ferme ferait faillite à plus ou moins brève échéance ; et quant au moulin à vent, il était voué à l’échec. Dans leurs tavernes, il se prouvaient les uns aux autres, schémas à l’appui, que fatalement il s’écroulerait, ou qu’à défaut il ne fonctionnerait jamais. Et pourtant, ils en étaient venus, à leur corps défendant, à un certain respect pour l’aptitude de ces animaux à gérer leurs propres affaires. Ainsi désignaient-ils maintenant la Ferme des Animaux sous son nom, sans plus feindre de croire qu’elle fût la Ferme du Manoir. Et de même avaient-ils renoncé à défendre la cause de Jones celui-ci, ayant perdu tout espoir de rentrer dans ses biens, s’en était allé vivre ailleurs.
Sauf par le truchement de Whymper, il n’avait pas été établi de relations entre la Ferme des Animaux et le monde étranger, mais un bruit circulait avec insistance Napoléon aurait été sur le point de passer un marché avec soit Mr. Pilkington de Foxwood,- soit Mr. Frederick de Pinchfield - mais en aucun cas, ainsi qu’on en fit la remarque, avec l’un et l’autre en même temps.
Vers ce temps-là, les cochons emménagèrent dans la maison d’habitation dont ils firent leurs quartiers. Une fois encore, les animaux crurent se ressouvenir qu’une résolution contre ces pratiques avait été votée, dans les premiers jours, mais une fois encore Brille-Babil parvint à les convaincre qu’il n’en était rien. Il est d’absolue nécessité, expliqua-t-il,, que les cochons, têtes pensantes de la ferme, aient à leur disposition un lieu paisible où travailler. Il est également plus conforme à la dignité du chef (car depuis peu il lui était venu de conférer la dignité de chef à Napoléon) de vivre dans, une maison que dans une porcherie. Certains’’, animaux furent troublés d’apprendre, non seulement que les cochons prenaient leur repas à la cuisine et avaient fait du salon leur salle de jeux, mais aussi qu’ils dormaient dans des lits. : Comme de coutume, Malabar en prît son parti : - « Napoléon ne se trompe jamais » -, mais Douce, croyant se rappeler une interdiction expresse à ce sujet, se rendit au fond de la grange et tenta de déchiffrer les Sept Commandements inscrits là. N’étant à même que d’épeler les lettres une à une, elle s’en alla quérir Edmée.
« Edmée, dit-elle, lis-moi donc le Quatrième Commandement. N’y est-il pas question de ne jamais dormir dans un lit ? »
Edmée épelait malaisément les lettres. Enfin :
« Ça dit : Aucun animal ne dormira dans un lit avec des draps. »
Chose curieuse, Douce ne se rappelait pas qu’il eût été question de draps dans le Quatrième Commandement, mais puisque c’était inscrit sur le mur il fallait se rendre à l’évidence. Sur quoi, Brille-Babil vint à passer par là avec deux ou trois chiens, et il fut à même d’expliquer l’affaire sous son vrai jour :
« Vous avez donc entendu dire, camarades, que nous, les cochons, dormons maintenant dans les lits de la maison ? Et pourquoi pas ? Vous n’allez tout de même pas croire à l’existence d’un règlement qui proscrive les lits ? Un lit, ce n’est jamais qu’un lieu où dormir. Le tas de paille d’une écurie, qu’est-ce que c’est, à bien comprendre, sinon un lit ? L’interdiction porte sur les draps, lesquels sont d’invention humaine. Or nous avons enlevé les draps des lits et nous dormons entre des couvertures. Ce sont là des lits où l’on est très bien, mais pas outre mesure, je vous en donne mon billet, camarades, avec ce’ travail de tête qui désormais nous incombe. Vous ne voudriez pas nous ôter le sommeil réparateur, hein, camarades ? Vous ne voudriez pas que nous soyions exténués au point de ne plus faire face à la tâche ? Sans’ nul doute, aucun de vous ne désire le retour de Jones ? »
Les animaux le rassurèrent sur ce point, et ainsi fut clos le chapitre des lits. Et nulle contestation non plus lorsque, quelques jours plus tard, il fut annoncé qu’à l’avenir les cochons se lèveraient une heure plus tard que les autres.
L’automne venu au terme d’une saison de travail éprouvante, les animaux étaient fourbus mais contents. Après la vente d’une partie du foin et du blé, les provisions pour l’hiver n’étaient pas fort abondantes, mais le moulin contrebalançait toute déconvenue. Il était maintenant presque à demi bâti. Après la moisson, un temps sec sous un ciel dégagé fit que les animaux trimèrent plus dur que jamais : car, se disaient-ils, il valait bien la peine ; de charroyer tout le jour des quartiers de pierre, si, ce faisant, on exhaussait d’un pied les murs du moulin. Malabar allait même au travail tout seul, certaines nuits, une heure ou deux, sous le clair de lune de septembre. Et, à leurs heures perdues, les animaux faisaient le tour du moulin en construction, à n’en plus finir, en admiration devant la force et l’aplomb des murs, et s’admirant eux-mêmes d’avoir dressé un ouvrage imposant tel que celui-là Seul le vieux Benjamin se refusait à l’enthousiasme, sans toutefois rien dire que de répéter ses remarques sibyllines sur la longévité de son espèce.
Ce fut novembre et les vents déchaînés du sud-ouest. Il fallut arrêter les travaux, car avec le temps humide on ne pouvait plus malaxer le ciment. Une nuit enfin la tempête souffla si fort que les bâtiments de la ferme vacillèrent sur leurs assises, et plusieurs tuiles du toit de la grange furent emportees. Les houles endormies sursautèrent, caquetant d’effroi. Toutes dans un même rêve croyaient entendre la lointaine décharge d’un fusil. Au matin les animaux une fois dehors s’aperçurent que le mât avait été abattu, et un orme, au bas du verger, arraché au sol comme un simple radis. Ils en étaient là de leurs découvertes, qu’un cri désespéré leur échappa. C’est qu’ils avaient sous les yeux quelque chose d’insoutenable : le moulin en ruine.
D’un commun accord ils se ruèrent sur le lieu du désastre. Napoléon, dont ce n’était pas l’habitude de hâter le pas, courait devant. Et, oui, gisait là le fruit de tant de luttes : ces murs rasés jusqu’aux fondations, et ces pierres éparpillées que si péniblement ils avaient cassées et charriées ! Stupéfiés, les animaux jetaient un regard de deuil sur ces éboulis. En silence, Napoléon arpentait le terrain de long en large, reniflant de temps à- autre, la queue crispée battant de droite et de gauche, ce qui chez lui était l’indice d’une grande activité de tête. Soudain il fit halte, et il fallait croire qu’il avait arrêter son parti :
« Camarades, dit-il, savez-vous qui est le fautif ? L’ennemi qui s’est présenté à la nuit et a renversé notre moulin à vent ? C’est Boule de Neige ! rugit Napoléon.
Oui, enchaîna-t-il, c’est Boule de Neige, par pure malignité, pour contrarier nos plans, et se venger de son ignominieuse expulsion. Lui, le traître ! A la faveur des ténèbres, il s’est faufilé jusqu’ici et a ruiné d’un coup un an bientôt de notre labeur.
Camarades, de ce moment, je décrète la condamnation à mort de Boule de Neige. Sera Héros-Animal de Deuxième classe et recevra un demi-boisseau de pommes quiconque le conduira sur les bancs de la justice. Un boisseau entier à qui le capturera vivant ! »
Que même Boule de Neige ait pu se rendre capable de pareille vilenie, voilà une découverte qui suscita chez les animaux une indignation extrême. Ce fut un tel tollé qu’incontinent chacun réfléchit aux moyens de se saisir de Boule de Neige si jamais il devait se représenter sur les lieux. Presque aussitôt on découvrit sur l’herbe, à petite distance de la butte, des empreintes de cochon. On ne pouvait les suivre que sur quelques mètres, mais elles avaient l’air de conduire à une brèche dans la haie. Napoleon, ayant reniflé de manière significative, déclara qu’il s’agissait bien de Boule de Neige. D’après lui, il avait dû venir de la ferme de Foxwood. Et, ayant fini de renifler
« Plus d’atermoiements, camarades ! s’écria Napoléon. Le travail nous attend. Ce matin même nous allons nous remettre à bâtir le moulin, et nous ne détèlerons pas de tout l’hiver, qu’il pleuve ou vente. Nous ferons savoir à cet abominable traître qu’on ne fait pas si facilement table rase de notre oeuvre. Souvenez-vous-en, camarades : nos plans ne doivent être modifiés en rien. Ils seront terminés au jour dit. En avant, camarades ! Vive le moulin à vent ! Vive la Ferme des Animaux ! »VII
Un rude hiver. Après les orages, la neige et la neige fondue, puis ce fut le gel qui ne céda que courant février. Vaille que vaille, les animaux poursuivaient la reconstruction du moulin, se rendant bien compte que le monde étranger les observait, et que les humains envieux se réjouiraient comme d’un triomphe, si le moulin n’était pas achevé dans les délais.
Les mêmes humains affectaient, par pure malveillance, de ne pas croire à la fourberie de Boule de Neige : le moulin se serait effondré tout seul, à les en croire, à cause de ses murs fragiles. Les animaux savaient, eux, que tel n’était pas le cas - encore qu’on eût décidé de les rebâtir sur trois pieds d’épaisseur, au lieu de dix-huit pouces, comme précédemment.- II leur fallait maintenant amener à pied d’oeuvre une bien plus grande quantité de pierres. Longtemps, la neige amoncelée sur la carrière retarda les travaux. Puis ce fut un temps sec et il gela, et les animaux se remirent à la tâche, mais elle leur était pénible et ils n’y apportaient plus qu’un moindre enthousiasme. Ils avaient froid tout le temps, la plupart du temps ils avaient faim aussi. Seuls Malabar et Douce gardaient coeur à l’ouvrage. Les animaux entendaient les exhortations excellentes de Brille-Babil sur les joies du service et la dignité du labeur, mais trouvaient plus de stimulant dans la puissance de Malabar comme dans sa devise inattaquable : « Je vais travailler plus dur. »
En janvier la nourriture vint à manquer. Le blé fut réduit à la portion congrue, et il fut annoncé que, par compensation, une ration supplémentaire de pommes de terre serait distribuée. Or on s’aperçut que la plus grande partie des pommes de terre avait gelé, n’ayant pas été assez bien protégées sous la paille. Elles étaient molles et décolorées, peu comestibles. Bel et bien, plusieurs jours d’affilée les animaux se nourrirent de betteraves fourragères et de paille. Ils semblaient menacés de mort lente.
Il était d’importance capitale de cacher ces faits au monde extérieur. Enhardis par l’effondrement du moulin, les humains accablaient la Ferme des Animaux sous de nouveaux mensonges. Une fois encore, les bêtes mouraient de faim et les maladies faisaient des ravages, elles se battaient entre elles, tuaient leurs petits, se comportaient en vrais cannibales. Si la situation alimentaire venait à être connue, les conséquences seraient funestes ; et c’est ce dont Napoléon se rendait clairement compte. Aussi décida-t-il de recourir à Mr. Whymper, pour que prévale le sentiment contraire. Les animaux n’avaient à peu près jamais l’occasion de rencontrer Mr. Whymper lors de ses visites hebdomadaires : désormais, certains d’entre eux, bien choisis - surtout des moutons -, eurent l’ordre de se récrier, comme par hasard, quand il était à portée d’oreille, sur leurs rations plus abondantes. De plus, Napoléon, donna ordre de remplir de sable, presque à ras bord, les coffres à peu près vides de la resserre, qu’on recouvrit ensuite du restant de grains et de farine. Sur un prétexte plausible, on mena Mr. Whymper à la resserre et l’on fit en sorte qu’il jette au passage un coup d’oeil sur les coffres. Il tomba dans le panneau, et rapporta partout qu’à la Ferme des Animaux il n’y avait pas de disette.
Pourtant, à fin janvier, il devint évident qu’il serait indispensable de s’approvisionner en grain quelque part. A cette époque, Napoléon se montrait rarement en public. Il passait son temps à la maison, où sur chaque porte veillaient des chiens à la mine féroce. Quand il quittait sa retraite, c’était dans le’ respect de l’étiquette et sous escorte. Car six molosses l’entouraient, et grognaient si quelqu’un l’approchait de trop près. Souvent il ne se montrait même pas le dimanche matin, mais faisait connaître ses instructions par l’un des autres cochons, Brille-Babil en général.
Un dimanche matin, Brille-Babil déclara que les poules, qui venaient de se remettre à pondre, devraient donner leurs neufs. Napoléon avait conclu, par l’intermédiaire de Whymper, un contrat portant sur quatre cents neufs par semaine En contrepartie, on se procurerait la farine et le grain jusqu’à l’été et le retour à une vie moins pénible.
Entendant ce qu’il en était, les poules élevèrent des protestations scandalisées. Elles avaient été prévenues que ce sacrifice pourrait s’avérer nécessaire, mais n’avaient pas cru quR